Maître Jacques Mukonga

Après deux éditions pleines de succès, le Procès Lumumba et celui de Léopold II, la soirée d'éloquence de l'Asbl Congo Culture se tient  lundi 17 mai à la Salle de réunion au bâtiment Hypnose. À quelques jours de la 3e édition, Buzzz Magazine s'est entretenu avec Maître Jacques Mukonga, célèbre orateur et vainqueur des multiples concours d'éloquences, sera l'une des attractions de la soirée.

Buzzz Magazine : Bonjour Me Jacques et merci de nous accorder cette interview. Parlons de la soirée d'éloquence organisée par Congo Culture. Pourquoi le choix du personnage de Mobutu pour cette édition ?

Me Jacques : il s'agit d'un choix  tout à fait arbitraire puisque  nous avons commencé par Lumumba, ensuite Léopold II et maintenant Mobutu. Pour nous, Mobutu, 32 ans de pouvoir et  sa réputation mondiale d'être un des dictateurs africains, est un personnage historique incontournable. 

Quel degré d'actualité il y a-t-il entre ce procès de Mobutu et la situation du pays aujourd'hui

Je ne fais pas de politique et l'actualité ne m'intéresse pas beaucoup, néanmoins je fais la dialectique. Cette dialectique a déjà sa place dans les livres. Moi, je prends le format d'un procès pour que l'on puisse faire l'accusation avec tous les arguments contre et de  l' autre côté que l'on assure sa défense. C'est qui est important est que les deux visions cohabitent et que les générations actuelles puissent tirer des leçons. L'histoire ne peut pas avoir un jugement univoque sur le personnage de Mobutu.

Parlant du procès, quel camp avez-vous pris ? 

Malheureusement, j'ai toujours le mauvais rôle. Je serai l'avocat de la défense de Mobutu comme je l'ai été lors du procès de Léopold II. 

Le manque d'intervenant spécialisé en histoire ne pourrait-il pas empiéter à la crédibilité de l'événement ?

Pas du tout ! Il n'est pas obligatoire d'avoir un doctorat en histoire pour écrire des livres historiques. Nous procédons, pour nos projets, à de la critique historique en essayant de confronter nos sources. Mais à chaque fois, il y va de la configuration du procès. Ce qui compte dans un procès, c'est d'avoir quelques arguments pour soi et de les faire valoir du mieux. Quitte au contradicteur de faire de même pour son personnage. C'est la confrontation qui est plus importante.

À propos de votre réputation d'orateur, la soirée d'éloquence ne perd-elle pas en suspens ? 

Je suis flatté, mais vous avez remarqué qu'il n'y a  pas, à l'issue de nos procès, ni gagnant ni perdant, le verdict que le tribunal rend, c'est de condamner la jeunesse à lire. Nous sommes aux frontières entre fiction et  réalité. Pour moi, le plus important dans cet exercice, c'est de susciter une réflexion critique. Par exemple, lors du procès de Léopold II, nous avions des vérités toutes faites sur le personnage, mais il y a des livres, notamment celui de Maître Yabili, qui est très récent, qui décharge le personnage d'une certaine manière. Il y a donc controverse, dialectique. Ce qui m'intéresse, c'est à l'issue de ce procès, susciter un esprit critique chez les spectateurs et c'est cela qui fait la réflexion intellectuelle, me semble-t-il. 

Pour « Le procès de Mobutu », le 17 mai, le public sera hétéroclite. À votre avis, qu'est-ce qui pourrait motiver le spectateur à se rendre à la soirée d'éloquence ?

La culture! C'est très important. Ce format je l'importe, j'ai vu des amis en Suisse, en France, revisiter leur histoire sous le format de procès. Comme les procès Jean-Jacques Rousseau, le procès Baudelaire, le procès Louis XVI, Sade et tant d'autres. On y apprend beaucoup, car généralement, ce sont des gens qui lisent et qui viennent rendre compte. Ici, il y aura beaucoup d'éléments de culture qui feront qu'après le procès, les spectateurs auront des repères sur notre passé. Dans ce procès, certains personnages sont incarnés et chaque fois c'est une perspective que l'on ouvre. L'autre intérêt c'est pour le présent aussi parce que revisiter l'histoire n'a jamais d'intérêt que si l'on en tire des leçons pour l'avenir. Voilà les enjeux de cette soirée.

Maintenant que la soirée d'éloquence s'inscrit sur le calendrier culturel lushois, avez-vous des projets pour élargir son rayonnement ?

Pour l'avenir, je suis déjà en pourparlers parce que je ne voudrais pas monopoliser la scène du procès. Je suis en train d'échanger avec des professeurs d'université qui seraient d'accord pour rejoindre cet exercice. Je voudrais que nous fassions un procès du christianisme en Afrique. Un professeur cultivé et talentueux peut faire le pour et le contre d'un tel procès. Ça permet de faire un gros plan sur le sujet et de réfléchir. On va aussi aller sur des sujets de société en attendant de trouver un personnage à incarner. Encore une fois, ce n'est pas uniquement à moi d'en parler, il y a d'autres personnes qui vont accepter d'intervenir sous ce format-là et c'est tant mieux pour la culture.

Revenons aux deux précédentes éditions, quel bilan faites-vous à l'aube de la troisième soirée d'éloquence ? 

Il faut remarquer que nous allons crescendo. Pour la première édition, nous étions avec 300 personnes, ensuite plus de 600 personnes à l'Institut français dont la moitié était restée dehors parce qu'il n'y avait plus de place. Nous avons voulu donc prendre cette grande salle pour que tout le public soit là, mais qu'en même temps les mesures barrières soient respectées. J'en ai conclu, après ces deux éditions, qu'il existe à Lubumbashi un besoin d'évènements culturels. C'est peut-être l'offre qui n'est pas toujours à la hauteur et donc il faut en appeler à notre responsabilité pour donner du contenu. Le format que nous avons pris est fictif dans la configuration du procès, mais nous nous faisons l'obligation d'avoir de la documentation. Cela veut dire que l'accusation est censée avoir lu un certain nombre des livres et y tirer ces arguments, même chose pour la défense. Ce qui fait qu'en définitive, nous portons à l'oral une dialectique qui existe dans les livres. 

Quelle place la jeunesse occupe-t-elle à cette soirée d'éloquence ?

Depuis le procès de Léopold, il y a des rôles principaux, mais aussi des rôles secondaires qui intéressent les jeunes. Il y a également d'autres formats, notamment les concours qui sont organisés un peu partout, c'est une bonne chose. Ces jeunes gens que nous formons ont besoin d'avoir des outils didactiques c'est-à-dire que l'on devrait arrêter d'enseigner l'éloquence, mais plutôt la pratiquer. Pour cela, nous avons besoin de ce format de procès pour que les jeunes aient un outil didactique . Et lorsqu'ils auront un concours, ils sauront comment nous nous comportons, comment nous argumentons et tout ce qui va avec ce type d'exercice.

Interview réalisée par Iragi Elisha pour Buzzz Magazine 

12 mai 2021